L’Intelligence Artificielle (IA) est-elle l’accélérateur d’une transition durable ou représente-t-elle un frein majeur ? Entre promesse d’innovation et réalités invisibles, il est essentiel de dépasser les discours marketing et de s’interroger en profondeur pour comprendre ce que l’IA est vraiment.
EcoLearn vous propose de sortir de la fascination technologique pour analyser cet outil, en comprendre les enjeux ou encore apprendre comment l'utiliser de manière responsable.
Décrypter l’IA : Derrière l’algorithme une réalité matérielle
1950-2024 : de l'imitation à l'autonomie générative
Le concept de “pensée artificielle” prend vie en 1950 avec Alan Turing. Son objectif : répondre à la question « les machines peuvent-elles penser ? » via le jeu de l’imitation. Cette réflexion a inspiré des décennies de recherche, jusqu’aux systèmes d’IA générative que nous connaissons aujourd’hui.
Contrairement aux algorithmes classiques, l’IA générative peut effectuer des actions non explicitement programmées. Elle repose sur des modèles entraînés pour prédire le meilleur résultat possible, au croisement des mathématiques complexes et des sciences cognitives. Cependant, derrière chaque requête se cache une réalité souvent méconnue.
Une infrastructure énergétique lourde
L’IA est une technologie extrêmement énergivore. Son fonctionnement nécessite des infrastructures massives à cause de sa puissance de calcul élevée et sa capacité importante de traitement de données. Cette exigence requiert l’utilisation d’un grand nombre de serveurs, hébergés dans des centres de données (Data Centers) alimentés 24h/24 où sont stockées et traitées un volume titanesques de données.
À l'échelle mondiale, l'Agence Internationale de l'Énergie (AIE) révèle qu'une seule requête ChatGPT (2,9 Wh) consomme dix fois plus d’électricité qu’une recherche Google (0,3 Wh). Les 9 milliards de recherches quotidiennes faites avec l'IA ont fait explosé la demande énergétique à 10 TWh par an, soit la consommation annuelle de 2,5 millions de foyers.
Selon l'ADEME et l'ARCEP, le numérique représentait 2,5 % de l'empreinte carbone nationale française en 2022 (4,4% si on inclut les centres de données étrangers). Avec 29,5 millions de tonnes équivalent CO2, l'impact du numérique talonne désormais celui du secteur des poids lourds.
Si la fabrication des terminaux (smartphones, ordinateurs) pèse pour 50 % de l'impact global du numérique, les centres de données deviennent la source d'inquiétude majeure (46 %). La France compte aujourd'hui 352 data centers consommant 10 TWh/an, cela représente 2,2% de la consommation électrique nationale annuelle soit l’équivalent de 9 à 10 agglomérations de plus de 100 000 habitants.
Par conséquent l’ADEME exprime des préoccupations concernant l’avenir, prévoyant une augmentation de 80% de la consommation électrique totale en France. Sur les 93 TWh de consommation totale prévus, les centres de données en absorberaient à eux seuls 39 TWh, soulignant l'urgence d'une régulation ou d'une sobriété accrue.
La face cachée de l’IA : une soif de ressources essentielles
Le développement de l’intelligence artificielle n’est pas sans coût. Ses infrastructures demandent en énergie mais aussi en consommation d’eau douce importante et en extraction massive de matériaux.
Besoin critique en eau douce
Les centres de données tournent 24h/24, afin d’éviter la surchauffe des processeurs et de garantir une température optimale, ils nécessitent des systèmes de refroidissement qui évaporent de l’eau douce (maintenus propres pour sa réutilisation). Par ailleurs, la production même de l'électricité nécessaire (via le nucléaire ou le thermique) est elle aussi une grande consommatrice d'eau.
L'IA en chiffres :
- 700 000 litres : C’est l’eau "bu" par GPT-3 lors de son entraînement initial, d’après une étude de l’Université de Californie.
- 560 milliards de litres : La consommation mondiale d'eau liée à l'IA en 2023 (incluant refroidissement, électricité et fabrication), dépassant la consommation mondiale d'eau en bouteille (446 milliards) selon l'AIE.
- Horizon 2027 : Les prélèvements pourraient atteindre 6 milliards de m³, soit plus que la consommation annuelle d’un pays comme le Danemark.
Parallèlement, l’extraction de matériaux rares génère d’importants dégâts environnementaux et sociaux.
L'empreinte minière : une extraction bien réelle
L’IA est une machine physique qui repose sur des serveurs, des processeurs graphiques, des batteries ou encore des câbles tous dépendants de ressources minérales critiques telles que le silicium, le cuivre, le cobalt, le lithium, le néodyme, le dysprosium et autres … Cette dépendance intensifie les pressions extractives dans des régions souvent vulnérables.
- Le Lithium : Vital pour les batteries, son extraction pompe des quantités massives d'eau dans des régions déjà en stress hydrique extrême (comme le désert d'Atacama), aggravant les tensions avec les communautés locales
- Les Terres Rares : La Chine contrôle 80 % du raffinage mondial, notamment à Baotou (Mongolie-Intérieure) plus grand site chinois de production de matériaux. La séparation chimique des métaux nécessite des bains d’acides qui génèrent des lacs de boues toxiques. Selon des experts du CNRS, une tonne de terres rares produirait jusqu’à 1,4 tonne de déchets radioactifs.
S’ajoute à cela toute une chaîne de transport et de logistique mondialisée puisque qu’un seul serveur peut parcourir plusieurs fois le tour de la Terre entre l’extraction (Afrique, Amérique du Sud), le raffinage (Asie), l’assemblage et la livraison.
L’intelligence artificielle ne crée pas une économie dématérialisée mais intensifie les pressions extractives existantes.
Une réalité humaine : précarité et souffrance
Le coût humain de l'extraction
Comme évoqué précédemment, la matérialité de l'IA repose sur une exploitation humaine violente, notamment pour le Cobalt (70 % venant de République Démocratique du Congo).
- Conditions extrêmes : 40 000 enfants travailleraient dans ces mines selon l'UNICEF. Les mineurs, pieds nus et équipés d’une simple lampe frontale s’aventurent dans les profondeurs de puits d’extraction dangereux et parfois mortels. Iels risquent l'asphyxie, les éboulements (comme à Kamilombe) et des cancers liés à l'inhalation de métaux.
- Salaire de misère : Cette main-d'œuvre est payée entre 1 et 2 $ par jour pour alimenter nos infrastructures numériques.
- Exposition à des maladies : Les extractions créent des lacs composés de substances chimiques toxiques et d’éléments radioactifs polluants qui augmentent drastiquement les risques de cancers (pancréas, poumons, sang) pour les populations locales.
Les ouvrier·ères de l’ombre
Souvent décrit comme le “résultat d’un progrès technologique” par les grandes entreprises de la Tech, l’IA n’est pourtant pas autonome mais "dressée" par des humains. La Banque mondiale en 2023 estimait qu'entre 150 et 430 millions les "Data Workers" avec pour rôle de trier, étiqueter et modérer les données.
Une enquête du Time révèle qu'au Kenya, des travailleurs payés moins de 2 $/heure filtrent des contenus atroces (meurtres, abus) pour "nettoyer" les algorithmes de ChatGPT. Ces travailleurs décrivent la tâche comme de la “torture”. Le sociologue Antonio Casilli souligne les conséquences psycho-professionnelles de ce travail : répétitivité et pénibilité des tâches, isolement laissant des séquelles profondes sur la santé mentale de ces travailleurs invisibles.
Des populations sacrifiées
Ce sont des communautés entières qui voient leur cadre de vie s’effondrer sous la pression de ces infrastructures.
Baotou (Mongolie) : Le symbole des "village du cancer" :
L’extraction des terres rares y a engendré des lacs toxiques de 10 km de large. Les conséquences sont dramatiques : Les récoltes ont chuté de 90% à cause des sols contaminés par le fluor et l’acide sulfurique, le bétail mourrait après avoir brouté l’herbe environnante. Les habitants, condamnés à boire une eau souillée et à inhaler des poussières toxiques, souffrent de maladies respiratoires et osseuses graves.
Chili : L’exode forcé dans l’Atacama :
L’extraction du lithium consomme 65% de l’eau de la région. Ce stress hydrique extrême, combiné à la pollution du fleuve par l’acide sulfurique, force les communautés autochtones à l’exode rural. Dans certains villages, la population a chuté de 90 % en 20 ans.
États-Unis : quand le robinet s'assèche en Géorgie et au Tennessee :
Même dans les pays développés, les centres de données créent des situations critiques. En Géorgie, l’arrivée de Meta a rendu l’eau potable trouble et quasi inexistante au robinet. Les habitants ont donc était obligés de stocker de l'eau en bouteille pour les besoins les plus élémentaires (boire, se laver, sanitaires).
D'après The Guardians, à Memphis la société xAI d'Elon Musk aurait installé sans permis 35 turbines à gaz méthane pour alimenter le plus grand supercalculateur dédié à l'IA au Monde. Le résultat ? Une pollution massive et des risques accrus de cancers pour une population locale déjà fragilisée, privée de son droit à un environnement sain.
Ce sont souvent des populations précaires qui sont touchés et doivent se défendre, démunies, face à aux géants de la Tech.
L’IA, un outil à double tranchant : performance et paradoxe
Si les coûts matériels et physiques de l’IA sont une réalité brutale, son potentiel en tant qu’outil de transformation crée un paradoxe permanent entre son utilité opérationnelle et son empreinte écologique et sociale.
Un levier de transformation professionnelle
L'IA s'est imposé comme un outil de productivité incontournable qui s'est déployé dans presque tous les secteurs. Elle aide notamment à la conformité réglementaire (CSRD) en traitant des milliers de données extra-financières.
En France, l’INSP indique que 13,5% des agents de la fonction publique utilisent l’IA pour gagner en efficacité administrative. Chez les entreprises, selon une étude de PwC en 2025 les offres d’emplois liées aux métiers les plus exposés à l’IA générative ont vu leurs offres augmenter de 274% contre 238% pour les métiers les moins concernés. Les métiers de la comptabilité et le support administratif voient leurs tâches de saisie, de relance automatisées. Bpifrance souligne que 58% des dirigeants français de PME-ETI considèrent l’IA comme un enjeu de survie à moyen terme, bien que l'étude pointe l’urgence d’un accompagnement pour combler les inégalités d’appropriation technologique.
L’IA au service de la transition ?
Utilisée à bon escient, l’Intelligence Artificielle offre des opportunités majeures : elle optimise les réseaux électriques pour l’intégration des énergies renouvelables et améliore la prédiction des catastrophes climatiques. Cependant, un paradoxe subsiste : nous déployons des outils de plus en plus lourds et énergivores pour tenter de résoudre une crise de ressources.
Ces usages vertueux restent néanmoins minoritaires face à une explosion d'applications à forte intensité énergétique. Pour sortir de cette impasse, le concept d’IA frugale émerge. L'objectif est de privilégier des modèles sobres, adaptés à des besoins précis pour respecter les limites planétaires. À ce titre, Ecolab a publié, en collaboration avec l’Afnor, un Référentiel Général pour l’IA frugale. Cet outil permet d’évaluer l’impact environnemental sur tout le cycle de vie du système.
Attention toutefois à l'effet rebond : les gains d’efficacité technologique sont souvent annulés par une augmentation exponentielle des usages.
Un impact à long terme sur nos capacités cognitives
Une menace pour l’esprit critique
Le Forum Économique mondial est formel : la désinformation est désormais le premier risque mondial à court terme, devant les enjeux climatiques. L’IA facilite la diffusion de contenus synthétiques ultra-crédibles, brouillant la frontière entre vérité et manipulation sur les réseaux sociaux.
Chez les jeunes, dont près de la moitié utilise déjà l'IA au quotidien, le risque est aussi relationnel. Le psychiatre Raphaël Gaillard alerte sur la capacité de l’IA à tenir des propos pertinents en donnant l’impression de cerner son interlocuteur et de simuler un dialogue créant une illusion de relation. Ce lien qu’il compare à un lien thérapeutique est visible entre les jeunes et la machine entraînant une délégation constante de la pensée à l’IA.
Cette tendance soulève des interrogations sur la capacité future à synthétiser, mémoriser et analyser sans assistance d’une IA ainsi qu’à interagir avec des êtres humains pour certains individus.
Apprendre la sobriété cognitive
Au-delà de l’enjeu climatique, l’omniprésence de l’IA dans nos métiers et notre éducation soulève des questions profondes sur notre autonomie intellectuelle et la pérennité de nos savoir-faire. Savoir l'utiliser de manière responsable c’est aussi savoir s’en passer pour nous préserver.
Comme le soulignait France Info, nous basculons vers une forme de "paresse cognitive" généralisée. En confiant systématiquement nos facultés de rédaction et de calcul aux algorithmes, nous risquons une véritable atrophie de l'esprit. Pouvons-nous encore réfléchir sans béquilles ? Il devient impératif de réhabiliter « l’artisanat de la pensée ». Cela signifie refuser la délégation systématique et choisir de fournir un effort humain là où il est formateur. La transition durable exige une pensée systémique et complexe que l’algorithme, par sa nature figée, ne pourra jamais totalement embrasser. Cultiver notre mémoire et notre esprit critique est le seul rempart contre une dépendance technologique totale.
Conclusion : Vers une IA maîtrisée
L’Intelligence Artificielle est le produit de choix techniques, économiques et politiques. Elle peut être un accélérateur puissant ou un facteur d’aggravation des crises actuelles.
Si nous voulons qu’elle reste un levier au service d’un futur désirable, il est indispensable de passer d’une utilisation passive et principalement économique à un pilotage éthique, sobre et conscient. Cela implique de prendre conscience des faces cachées, de mesurer ses impacts réels et de se rappeler que penser reste une responsabilité humaine.
💡Pour aller plus loin
Radio France - L’IA : Notre cerveau risque-t-il de devenir accro ?
Ministères Aménagement du territoire Transition Écologique “C’est quoi l’IA ?”
ADEME - Numérique : quel impact environnemental ?
ADEME - 5 scénarios pour demain
ADEME ARCEP - Empreinte environnementale du numérique
Rendre l'IA moins gourmande en eau - Etude Université de Californie
Le Point - Consommation mondiale annuelle d’eau en bouteille
Le Monde - Terres rares en Chine
ChatGPT - les travailleurs sous-payés
Sociologue Antonio Casilli et l’IA
Observatoire des multinationales - Chili, le désert d’Atacama
Vidéo témoignage d’une famille vivant à 400 mètres des centres de données
Musk et les populations de Memphis
L’IA dans les PME et ETI françaises