Cet article vous propose de revenir sur l'histoire du rapport de force entre entreprises et États, d'analyser les causes profondes de l'échec de la première RSE, et d'explorer les leviers d'une possible refondation.
Décrypter la RSE : d'une promesse de progrès à un rapport de force inversé
D'un capitalisme encadré à des entreprises devenues « apatrides »
Le rapport historique entre l'entreprise et la société s'est profondément inversé au cours du dernier siècle. Après le New Deal de Roosevelt et l'affirmation de l'État-providence, une nouvelle période s'est ouverte à la fin des Trente Glorieuses : la croissance de masse a été confiée aux entrepreneurs privés, moyennant une dérégulation progressive qui a fait le lit d'un néolibéralisme efficace. La finance en est devenue la grande gagnante.
Portées par la promesse d'un progrès infini, les grandes entreprises sont devenues mondiales au point de maîtriser elles-mêmes les prix et la demande, à l'opposé des fleurons ancrés localement qu'on célébrait au temps des économies nationales. Les régulations publiques, focalisées sur les grands équilibres macroéconomiques, ont largement laissé de côté ce phénomène de prise de pouvoir et d'émancipation idéologique des grands groupes vis-à-vis des États.
Une émancipation légitimée par la lutte contre la fiscalité
Cette autonomisation a trouvé sa justification dans le combat contre les prélèvements publics, devenus la principale variable d'ajustement de la compétitivité internationale au prix d'un dumping social, environnemental et de gouvernance. Au nom de l'emploi et de l'investissement, les entrepreneurs se sont concentrés sur leur propre enrichissement, jusqu'à façonner une économie oligopolistique qui a capté les chaînes de valeur sans jamais interroger sérieusement ses impacts.
La RSE en chiffres : une histoire de rendez-vous manqués
1920 : création de l'Organisation Internationale du Travail, première tentative de soumettre le développement économique à des considérations sociales internationales.
1976 : premières lignes directrices de l'OCDE à destination des multinationales, dans le sillage du combat contre l'apartheid.
1992 : Sommet de la Terre de Rio, marquant l'entrée du climat et de la biodiversité dans l'agenda des entreprises.
Années 2000 : formalisation du concept de RSE et émergence de la comptabilité extra-financière, censée mesurer les impacts sociétaux des entreprises.
Juin 2026 : le communiqué du B7 (réunion des chefs d'entreprise du G7) illustre, selon l'auteur, un retour aux injonctions de libre-échange et un refus des contraintes internationales — signe, pour lui, d'un mouvement inabouti.
Malgré ces décennies de cadres internationaux, la transformation attendue des modes de production et de consommation n'a pas eu lieu.
Les trois causes de l'échec de la première RSE
1. L'effondrement des cadres internationaux
Les lignes directrices de l'OCDE, le Pacte mondial ou les engagements sectoriels volontaires ont progressivement dérivé vers une communication de façade, sans que la communauté financière n'adopte réellement la démarche ni que la régulation publique ne vérifie les résultats derrière les discours.
2. Une croisade idéologique anti-RSE
Face à une responsabilisation jugée trop contraignante par les tenants d'un libéralisme doctrinaire, une offensive s'est organisée pour stopper la correction des émissions de CO2 et la transparence des impacts au moment même où ces exigences rendaient plus complexe la maximisation du profit.
3. Le retournement géopolitique
La compétition sino-américano-européenne a replacé la compétitivité souveraine au sommet des priorités des États. Portée par les géants de la tech et les oligopoles des matières premières, cette course accélérée a transformé les grandes entreprises en véritables leviers de puissance nationale, au détriment de toute considération pour un intérêt planétaire commun.
La RSE, un outil à double tranchant : promesse et paradoxe
Si l'échec de la première RSE est patent, l'auteur refuse d'en rester à une opposition binaire entre libéralisme doctrinaire et contrainte publique. Il rappelle que le capitalisme, sorti en apparence vainqueur de son cycle de développement d'après-guerre, est aujourd'hui à la tête d'un système dont les ressources s'épuisent, dont l'habitabilité se réduit et dont le consensus social se délite — une situation que les prévisions les plus optimistes jugent déjà préoccupante pour les générations futures.
Le paradoxe est là : les mêmes acteurs qui célèbrent la création de valeur financière sont ceux dont dépend, en partie, la capacité collective à construire une trajectoire soutenable.
Une menace pour le bien commun planétaire
L'auteur pointe un risque plus large que l'échec normatif : celui d'un désengagement généralisé des acteurs de la régulation. Lors de l'évaluation des Principes directeurs de l'OCDE, aucun représentant — syndical ou institutionnel n'a réclamé une observation plus rigoureuse des atteintes aux droits ou à l'environnement. Ce silence collectif décourage les ONG, démotive les entrepreneurs de bonne volonté et fragilise les régulateurs.
Face à une mondialisation de plus en plus conflictuelle, l'Europe est décrite comme prise en étau entre des blocs qui n'hésitent pas à recourir au dumping et à la captation forcée des ressources.
Vers une refondation de la responsabilité des entreprises
L'auteur identifie trois leviers susceptibles de faire « changer de conduite » au système :
- La finitude physique des ressources, qui imposera à terme une société de sobriété, que ce basculement soit choisi ou subi.
- Le retour du pouvoir à l'échelle locale, porté par les initiatives de terrain agroforesterie, start-up du recyclage, petites entreprises inclusives qui incarnent, selon lui, l'avenir concret de la RSE.
- La reconstruction d'une coopération internationale, à travers des approches contractuelles négociées entre firmes et États volontaires, assorties de contreparties réelles (fiscalité, avantages commerciaux) pour les entreprises qui s'engagent sincèrement.
Conclusion : la RSE qu'on a chassée par la porte reviendra par la fenêtre
Le capitalisme peut survivre, mais à une condition : intégrer la société et son devenir futur comme partie prenante à part entière de son modèle, et non comme une contrainte accessoire. La question n'est plus de savoir si la transition vers la sobriété aura lieu, mais à quelle vitesse et si elle se fera de façon juste et démocratique, ou sous la contrainte des crises.
💡 Pour aller plus loin
Sommet de la Terre de Rio, 1992
Patrick d'Humières, Entreprises et géopolitique, Dunod, 2024
Communiqué du B7, juin 2026
Principes directeurs de l'OCDE à l'intention des entreprises multinationales
