[L’édito d’Arnaud] La face sociale de la crise de la durabilité

Les agitations sociales qui traversent la France et se répandent en Europe sont nourries par de nombreux maux, mais tout particulièrement celui du pouvoir d’achat. Qu’en est il réellement et que disent les chiffres ? Comment projeter ces constats dans le contexte de polycrise que nous traversons ? Et surtout quelles réponses sont envisageables dans le contexte très contraint caractéristique de notre époque ?

Une détresse sociale profonde… d’abord nourrie par des enjeux économiques

Peur de l'avenir, émergence des crises environnementales, dégradation des services publics, ressenti de déni démocratique, sentiment général de déclassement… les motifs de grogne sociale ne manquent pas. Pour notre jeunesse et la société en général. Mais un sujet occupe le devant de la scène des protestations à tel point qu'il a donné son nom désormais aux manifestations : la lutte contre la « vie chère ».

Hausse du coût de la vie, perte de pouvoir d'achat, paupérisation… ces sentiments sont réels et méritent d'être approfondis et observés avec un peu de recul. Et notamment sous le prisme de la durabilité, en cherchant des corrélations avec les autres grands enjeux ESG qu’affronte notre époque.

La vie chère, c'est en réalité un effet ciseau assez redoutable qui s'accentue depuis plusieurs années, voire décennies. D'un côté la hausse des prix, qui frappe progressivement toutes les catégories d'achat de nos biens de consommation courante. Et de l'autre le plafonnement des revenus, constaté ou ressenti, qui masque en réalité un mal plus profond autour de la répartition de la richesse créée.

Face A : l’emballement de la hausse des prix

Du côté des dépenses, regardons ce que nous dit l'Insee sur une longue période de temps. L'inflation observée entre 2000 et 2025 est de 52%. Par tranche de 5 ans, l'inflation oscille entre 5 et 9%, avec un pic à +15% observé pendant le Covid (2020-23). Cette inflation moyenne masque des disparités importantes selon les catégories de dépenses. On s'aperçoit que celles qui sont le plus impactées sont aussi les plus critiques : toujours entre 2000 et 2025, les dépenses de logement ont augmenté de 89%, celles liées à l'énergie de 113%, à la santé de 88%, à l'alimentation de 49%... Des dépenses contraintes qui grèvent sérieusement le pouvoir d'achat des Français et en particulier des plus jeunes, qui avec des salaires globalement plus faibles ont des montants de « reste à vivre » (ie. après dépenses contraintes) limités.

Cerise sur le gâteau, on assiste à une remontée brutale des prix depuis début 2026, portée par le contexte géopolitique et la crise climatique, qui impactent particulièrement les prix de l'énergie et de l’alimentation : l'inflation est évaluée à +3,4% sur une année glissante à fin octobre 2026.

Autrement dit : oui le sentiment de « vie chère » est légitime c’est une réalité : les prix augmentent, ce qui impose des arbitrages pour maintenir les budgets des ménages à flot. Avec une nouvelle accélération depuis 2026. Et mauvaise nouvelle, dans les années qui viennent, l'évolution tendancielle des prix a de forte de chances d'être toujours à la hausse pour une raison simple : avec le franchissement des limites planétaires, nous touchons les limites physiques de notre terre. En particulier en ce qui concerne les ressources. Nous sommes déjà entrés dans une période de tension sur les matières premières et de volatilité des cours. Aucune solution d’envergure n’a été apportée aujourd’hui aux enjeux de finitude de nos ressources physiques, il faut donc s’attendre à observer un renchérissement croissant des prix de l'énergie, des produits finis, de l'alimentation… si tant est qu'il puisse toujours y en avoir pour tout le monde.

Face B : la stagnation des revenus et les inégalités croissantes

Côté recette, là aussi une analyse fine des chiffres s’impose. Que nous dit l’Insee pour la période 1996-2024 ? En moyenne les salaires nets des employés du secteur privé corrigés de l’inflation ont augmenté de 13,9%, avec des variations très fortes entre les ouvriers (+17,3%, soit peu ou prou comme le smic), les employés (+11,1%), les professions intermédiaires (+0 9%) et les cadres (+0 5%). Décryptage : l'augmentation générale est en trompe l’œil. Ce sont surtout les faibles salaires qui ont augmenté, dans des proportions très modestes (17% sur 30 ans représente environ 0,5% par an !). Par comparaison, pendant les 30 glorieuses (1950-80), les salaires moyens avaient augmenté de près de 200% en 30 ans en France. Quant aux professions intermédiaires et cadres l'augmentation est nulle sur 30 ans. Pour toutes ces catégories d’employés, un même constat : d’un côté des revenus qui stagnent, de l’autre des dépenses contraintes qui explosent, au final un pouvoir d'achat qui s'effondre !

Concernant les salaires, la perspective d’un avenir meilleur semble incertaine. Ces dernières décennies, c’est la croissance du PIB qui a permis la croissance des revenus du travail. Si l’on se fie aux analyses de Jean-Marc Jancovici, la croissance du PIB a été permise par la croissance des flux physiques et énergétiques. Dans une ère de limite des flux physiques, il faut donc s’attendre à une stagnation voire une contraction du PIB. Donc peu d’espoir de voir la croissance alimenter les salaires à l’avenir.

L'analyse n'est toutefois pas complète. Car pour certains, la situation est loin d'être aussi noire. Il s'agit des riches. Plus exactement des ultras riches. C’est-à-dire 0,001% de la population quelques centaines de personnes en France. Là les chiffres nous sont donnés par le World Inequality Lab. Depuis 1995, au niveau mondial, la richesse de cette frange de la population a augmenté en moyenne entre 5 et 8% par an, contre +2,5% pour les cadres et cadres supérieurs et +4% pour les ouvriers et employés. Un décrochage qui alimente les tensions au sein de la société et fait naitre un rejet croissant face à cette accumulation de richesse par un tout petit nombre.

Ce qui fait dire que le moteur de la redistribution ne fonctionne plus – comme cela avait été le cas pendant les 30 glorieuses. Désormais, les grands gagnants de ces 30 dernières années sont une toute petite minorité, qui tient les rênes du capital. Tout les autres sont eux des perdants !

Pas de revenus supplémentaires mais plus de dépenses… Comment dépasser la quadrature du cercle ?

Première évidence : les solutions du passé sont obsolètes ! Nous entrons dans une ère nouvelle « post franchissement des limites planétaires », où les lois de l’économie d’avant ne fonctionneront plus. Soyons donc a minima sceptique vis-à-vis de tous ceux qui nous promettent monts et merveilles grâce au retour de la croissance. Et ressortent les mêmes sempiternelles recettes – plus d’efficacité, libéralisation, maîtrise des dépenses, encadrement des salaires…

Non, la situation appelle des solutions différentes, qu’on peut résumer en deux mots : sobriété et partage.

A titre individuel, l’arbitrage entre des prix en hausse et des revenus plafonnés va requérir une forme de sobriété. Parfois subie, idéalement choisie. D’ailleurs, plus tôt nous choisirons, moins nous subirons. En pratique, il va falloir accepter de ne pas pouvoir tout se payer, et chacun à son niveau, hiérarchiser ses dépenses selon ses besoins et désirs. Notamment discerner plus rigoureusement l’utile et le futile. Pour les foyers les plus modestes, l’équation sera (voire est déjà) insolvable. C’est là où la notion de partage doit également intervenir.

Soyons lucide. Cette « fin de l’abondance », à savoir sortir du mythe des ressources infinies, va se traduire par des renoncements. À une part de notre confort, de notre liberté, de nos modes de vie voire pour certains, à des conditions de vie décente. Ce sera désagréable, mal vécu, parfois dramatique. Et cela ne fera que grandir la colère sociale et la polarisation de la société, avec un risque de défoulement dans les urnes voire de violences. Mais voyons aussi la face lumineuse de ce changement : nous avons l’opportunité unique de réécrire notre récit collectif et nos règles de vivre ensemble. Qui peut affirmer que notre modèle de société est exempt de défaut ? Isolement, détresse psychologique et mentale, creusement des inégalités, destruction de la nature... Ces conséquences de nos choix et modes de vie passés et actuels ne sont pas inéluctables. D’autres voies possibles sont envisageables et sont à portée de main dans la bifurcation qui nous est imposée.

La sobriété doit aussi s’exprimer collectivement. De la même façon, la collectivité ne pourra pas tout se payer. Financièrement parlant. Mais aussi environnementalement ou socialement. Les datacenters pour nourrir l’IA sont un exemple parmi bien d’autres. Des choix devront être faits, en écho à des priorités décidées collectivement. A ce titre l’initiative de convention citoyenne Un commun accord est intéressante. Les préoccupations, contraintes, manifestations des limites seront pour beaucoup locales, c’est donc en grande partie à l’échelle des territoires qu’il conviendra d’organiser ces instances d’arbitrage. A ce titre, le renouveau de l’action politique et démocratique locale est symptomatique. Il est probable que ce mouvement s’intensifie, avec une hybridation à renforcer entre acteurs publics et privés pour mieux concilier intérêt général et particulier, et mobiliser les synergies et savoir-faire respectifs de ces deux typologies d’acteurs.

Le partage de la valeur - ou quelque soit le terme que l’on choisisse : redistribution, solidarité, fléchage… est l’autre facette permettant d’équilibrer le modèle. Les richesses, les capitaux existent encore, ils sont justes terriblement mal répartis. Tout comme notre récit collectif n’est pas immuable, il est tout à fait possible de choisir d’affecter autrement la valeur créée. Les leviers sont connus : la fiscalité, le reversement, le financement des services publiques… Reste à mobiliser la décision politique, nourrie par un débat démocratique. Force est de constater que la campagne électorale pour l’élection présidentielle - et son traitement médiatique - ont jusqu’à présent confisqué ou dévoyé ce débat. Mais la messe n’est pas dite et le mouvement social initié par les lycéens est bien parti pour trouver un écho large, puissant et de longue haleine dans le pays. Et quoiqu’il en soit, la pression sociale qui monte dans le pays contre la vie chère est si forte qu’il lui faudra trouver un exutoire. A l’occasion de cette élection, sinon ultérieurement.

Pour finir, on ne peut pas occulter la problématique de la concentration des richesses chez une toute petite minorité, qui en plus de l’argent, détient les leviers d’influence (médias, réseaux sociaux, marques, lobbys…) et entretient une relation trouble avec les décideurs politiques. Cela pose un problème démocratique fondamental. Que d’ailleurs les manifestants - autant les pacifiques que les violents - pointent vertement du doigt. Une solution rapide passe par un ajustement fiscal. Constatons à cet égard que cette question traverse les frontières, jusqu’en Californie, siège de nombreuses pépites de la tech :  en marge des élections de mid term, un référendum d’initiative populaire proposait une taxe exceptionnelle de 5% sur la fortune des milliardaires résidant dans l’Etat. Rejeté cette fois-ci. Mais gageons qu’il y aura d’autres tentatives.

Constat final à toutes ces réflexions : tous les problèmes évoqués ci-dessus pointent aussi dans une même direction, celle des déséquilibres liés à notre modèle économique dominant, le capitalisme (ultra)libéral. Aucune solution durable aux enjeux de limites des ressources et de création et partage de la valeur ne sauraient être obtenue sans ajustement structurel du modèle capitaliste. La pression sociale actuelle est un nouveau symptôme - à ne surtout pas minorer - d’un mal plus profond qu’il faudra soigner un jour.

Vous souhaitez formez ou vous formez ? Découvrez nos programmes

Derniers articles

Lorem ipsum dolor sit amet consectetur adipiscing elit semper dalar elementum tempus hac tellus libero accumsan.

La RSE est morte, vive la RSE !

Un article de Patrick d’Humières, auteur et expert de la durabilité, qui analyse la nouvelle…

Impact de l’IA : Progrès technologique ou Désastre Écologique ?

L’Intelligence Artificielle (IA) est-elle l’accélérateur d’une transition durable ou représente-t-elle un frein majeur ? Entre…

L’atelier Boîte à Impact – variante double matérialité : 3 raisons de l’adopter

L’analyse de double matérialité, introduite par la directive européenne CSRD, s’impose aujourd’hui comme un exercice…

La mesure et définition 
de la durabilité

Travail collectif réalisé sous la direction de Patrick d’Humières (Directeur pédagogique des Master Class 21, professeur à Sciences-Po, Président – Fondateur d’EcoLearn), d’Arnaud Herrmann (CEO-Fondateur d’EcoLearn, ex-Directeur DD d’Accor).

Je découvre